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Donald Trump, les mexicains et les robots

Alexandre Maurer


Technoprog


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January 06, 2017

Donald Trump a promis de ramener ses emplois à l’Amérique profonde. Mais qui les a vraiment “volé” ? Et si c’était en fait un faux problème ?

Published on 15 November 2016 on Technoprog

Donald J. Trump sera le 45e président des Etats-Unis.

De nombreuses causes expliquent cette élection. Mais l’une des raisons principales est la suivante : Donald Trump a su entendre la colère de l’Amérique profonde. Une Amérique qui, loin des grandes villes, voit certains de ses emplois disparaître, son niveau de vie stagner voire parfois se dégrader, alors même qu’une minorité s’enrichissait de manière de plus en plus ostentatoire. C’est la même colère qui, dans un style très différent, a expliqué le succès du candidat socialiste Bernie Sanders.

Les états de la « Rust Belt », cœur de l’électorat de Trump, dévastés par la désindustrialisation.

Même si le taux d’emploi n’a en réalité pas décliné ces dernières années, cette colère est légitime, et on ne peut désormais plus l’ignorer. Cependant, il est essentiel de ne pas se tromper sur la cause de ces problèmes.

Or, si l’on en croit le discours de Donald Trump, les emplois de l’Amérique profonde ont été « volés » par la Chine et le Mexique, via des délocalisations massives.

La délocalisation a été une réalité pendant la seconde partie du 20e siècle, avec l’apparition de « pays ateliers » comme l’Inde ou la Chine. Mais cette question n’est aujourd’hui plus d’actualité.

Car les emplois que Donald Trump prétend ramener sont, pour la plupart, des emplois du 20e siècle. Or, même en mettant fin à toute forme de délocalisation, ces emplois ne reviendront pas. Pour une raison très simple : ils ont tout bonnement disparu.

Le métier de cocher n’a pas disparu parce que les cochers ont été remplacés par des cochers chinois ou mexicains. Il a disparu parce que l’automobile a été inventée. Et c’est une bonne chose. Ou du moins, ça devrait l’être… en théorie.

N’est-il pas absurde que l’automatisation de travaux pénibles et répétitifs soit, non pas un bénéfice pour tous, mais une tragédie pour toute une partie de la population, qui n’est alors plus « employable » ? C’est ce qu’explique Raphaël Lioger dans cet excellent podcast. Il y explique que nous vivons, aujourd’hui encore, dans la « religion du travail ».

Et les électeurs de Trump sont profondément subjugués par la « religion du travail ». Ce qu’ils veulent, ce n’est pas travailler moins, travailler autrement, de nouveaux types d’emplois, un revenu de base ou une quelconque forme de redistribution des bénéfices de l’automatisation. Ce qu’ils veulent, ce sont des emplois, et pas n’importe lesquels : de bons vieux emplois du 20e siècle, essentiellement ouvriers. Or ce sont les emplois qui, sauf interruption improbable du progrès technologique, sont condamnés à être automatisés (quand ils ne le sont pas déjà).

Où sont passés les emplois ouvriers du 20e siècle ? Un indice sur l’image ci-dessus…

Il est tragique qu’une majeure partie des gens ne parvienne pas à sortir de ce cadre de pensée. Le slogan qui a porté Trump à la victoire est « Make America Great Again » (« Rendre l’Amérique grande à nouveau »). « Make America Great » est un souhait légitime pour ses citoyens ; le souci réside dans le mot « Again ». Ce mot laisse entendre qu’il suffit de retourner en arrière, vers une sorte de passé idéalisé, et que ce sera possible et bénéfique.

Mais quelle que soit la politique qu’on applique, les emplois du 20e siècle ne reviendront pas. Si, comme Donald Trump l’a promis, un gigantesque mur est construit tout le long de la frontière mexicaine, cela ne ramènera pas d’emplois (à part peut-être, temporairement, pendant la construction dudit mur). Pas plus que de taxer punitivement les produits d’importation chinois ou mexicains. Dans le cas le plus « optimiste », cela ne fera que ralentir un peu la disparition de certains emplois ; mais ça ne les ramènera pas.

Peter Thiel, seul soutien de Donald Trump parmi les riches investisseurs de la Silicon Valley, explique son appui ainsi : il faut oser nommer les vrais problèmes, et ne pas nous voiler la face par rapport à la réalité. Eh bien, ne nous voilons pas la face sur cette réalité : les emplois du 20e siècle vont disparaître, quelles que soient les mesures isolationnistes que l’on puisse prendre. Et, tragiquement, pas un mot n’a été dit par Donald Trump sur l’automatisation pendant sa campagne.

Il est extrêmement dangereux d’expliquer de vrais problèmes par de fausses causes. Car si Donald Trump échoue à ramener ces emplois comme il l’a promis, la colère de ses électeurs risque de se transformer en fureur. Et, comme aucun politicien ne l’ignore, le meilleur moyen de se protéger de la fureur du peuple est de la dévier sur un bouc-émissaire. Que ce soient des minorités supposément « voleuses d’emplois » ou de supposées « élites corrompues » qui empêcheraient Trump de prendre les mesures nécessaires. Le premier cas risque de mener à de cruelles et inutiles persécutions ; le second, à la demande populaire d’une prise de pouvoir autoritaire, à l’instar de ce qu’on a vu en Russie et, plus récemment, en Turquie. Et le plus tragique est qu’aucune de ces deux options funestes (ou, pire, l’addition des deux) ne résoudra le problème qui leur a servi d’excuse.

Si Donald Trump veut réellement rendre sa grandeur à l’Amérique, si il veut réellement se confronter aux « vrais problèmes », il est urgent qu’il prenne en compte l’automatisation dans son programme politique, et qu’il soit lucide et honnête par rapport à cela.

Les États-Unis sont devenus la première puissance économique mondiale en étant toujours à la pointe de la technologie. Ils ne resteront pas à la pointe avec les technologies d’hier. Si l’on veut reproduire la période de croissance économique qui a suivi la seconde guerre mondiale, il ne faut pas s’égarer dans une nostalgie des technologies du passé. Il faut, au contraire, chercher à tirer le meilleur parti des technologies d’aujourd’hui et de demain, sur le plan social comme sur le plan politique.

Voir aussi, sur le même site :


Alexandre Maurer is a member of the french association Technoprog. His main interests are the social redistribution of the benefits of technology, and the possibilities of increased intelligence, perception and consciousness. He is PhD in computer science and is doing research on distributed algorithms.

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