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Pour en finir avec les accusations d’eugénisme
Alexandre Maurer   Dec 21, 2016   Technoprog  

Le transhumanisme se retrouve régulièrement accusé d’eugénisme. Ces accusations sont-elles fondées ?

Originally Published on Technoprog on Oct 24, 2016

Un aspect important du transhumanisme est tout ce qui touche aux modifications génétiques. Avec la puissante technique CRISPR, il devient possible d’éditer l’ADN avec une précision remarquable. Dans les prochaines décennies, il deviendra probablement possible d’éliminer un grand nombre de maladies génétiques graves bien avant la naissance – et, pourquoi pas, d’influencer certains caractéristiques des enfants à naître : morphologie, couleur des cheveux, empathie, créativité…

Face à cela, on entend très souvent la remarque suivante : « Mais, au fond, n’est-ce pas de l’eugénisme ? »

On atteint alors une sorte de Point Godwin dans la conversation, que l’on pourrait nommer « Point Huxley » (en référence à l’auteur du Meilleur des Mondes, dont nous reparlerons plus bas). Peut-être ressentez-vous déjà une irritation inconsciente à la lecture de ces premières lignes. Si tel est le cas, nous vous invitons d’autant plus fortement à lire la suite.

La thèse de cet article est la suivante : l’effroi que nous éprouvons à la mention du mot « eugénisme » repose en fait sur une imposture sémantique, liée au fait que ce mot a plusieurs sens possibles.

L’eugénisme au sens strict

La double hélice de l’ADN, objet de nombreux fantasmes.

Si l’on demande à la plupart des gens de définir le mot « eugénisme », ils répondront quelque chose comme :

« L’ensemble des méthodes et pratiques visant à intervenir sur le patrimoine génétique de l’espèce humaine »

(Il s’agit des premiers mots de la définition donnée sur Wikipédia, volontairement tronquée ici)

Dans ce sens strict et neutre, on serait effectivement incliné à penser que le transhumanisme est eugéniste, puisqu’il veut par définition intervenir sur la condition humaine (en particulier sur le plan génétique).

Avant d’aller plus loin, remarquons toutefois que selon cette même définition, une large majorité des gens est également « eugéniste ». En effet, 96% des femmes qui apprennent qu’elles sont porteuses d’un enfant trisomique choisissent d’avorter.

On aurait sans doute des pourcentages similaires en cas de maladies génétiques graves et incurables. Et c’est compréhensible : la plupart des parents ne souhaitent pas faire venir au monde un enfant dont ils pensent qu’il serait promis à de grandes souffrances.

Cependant, le mot « eugénisme » a un autre sens dans l’imaginaire collectif, beaucoup plus chargé et connoté. En effet, pour la plupart des gens, le mot « eugénisme » évoque inconsciemment deux choses :

D’un part, le projet hitlérien de création d’une race aryenne « supérieure », doublée de l’extermination des races « inférieures ».
D’autre part, le roman d’Aldous Huxley Le Meilleur des Mondes, dont on sait que le titre est ironique et dépeint en fait une société fortement dystopique (bien que peu de gens l’aient en fait lu).

Il nous semble important de prendre quelques minutes pour analyser ces deux aspects.

L’eugénisme « nazi »

Le film « The Wall » de Pink Floyd et sa fameuse scène des marteaux : une vision symbolique et intemporelle du nazisme.

Nous ne parlerons pas ici de l’eugénisme nazi tel qu’il a réellement existé. En effet, bien qu’il soit sans nul doute hautement condamnable, nous nous intéressons ici à la représentation qui en est faite dans l’imaginaire collectif (qu’elle soit historiquement correcte ou non).

Dans l’imaginaire collectif, donc, l’eugénisme de type « nazi » a les caractéristiques suivantes :

  • Un projet totalitaire et coercitif. La volonté des parents n’entre pas en compte ici : c’est l’État qui impose son programme génétique, de gré ou de force. La préoccupation n’est pas le bien-être de l’enfant à naître, mais des considérations plus globales telles que la « force » et la « pureté » de la race.
  • Un projet aliénant et uniformisant. On a tous en tête l’image du fameux « aryen blond aux yeux bleus », qu’Hitler voulait « dur comme l’acier ». On imagine alors une série de clones prédisposés au lavage de cerveau, prêts à se battre et à mourir pour leur chef suprême, sans se poser de questions. Cette imagerie est régulièrement remise au goût du jour, par exemple à travers les clones de l’armée impériale dans Star Wars.
  • Un projet d’extermination des plus faibles. La création d’une race cruelle et impitoyable, qui souhaite éliminer toute diversité… et notamment les populations de race décrétées « inférieures », sans aucune considération éthique ou morale pour ces dernières.

Or, une fois que nous avons mis noir sur blanc ces fantasmes, on voit bien qu’ils n’ont rien à voir avec les modifications génétiques telles que souhaitées par les transhumanistes.

Les transhumanistes mettent en avant la liberté de disposer de son propre corps, et la liberté de choix des parents. Ils souhaitent avant tout éviter les maladies graves qui condamnent de futures vies, et offrir à leurs descendants les meilleures possibilités pour vivre pleinement et intensément. Ils sont favorables à la diversité qui résultera de cette liberté génétique, à l’opposé d’un modèle d’humain unique et imposé (comme le « clone aryen lobotomisé » évoqué plus haut). Enfin, ils souhaitent permettre au plus grand nombre de compenser les injustices de la loterie génétique, ce qui est à l’opposé d’un « mépris cruel des plus faibles ».

Ces thérapies géniques pourront d’ailleurs également concerner des enfants déjà nés ou des adultes (y compris des personnes âgées), notamment pour permettre une vie en bonne santé beaucoup plus longue.

On voit donc que cela n’a rien de comparable avec ce qui nous rend l’« eugénisme nazi » si haïssable. Reste l’eugénisme de type « huxleysien ».

L’eugénisme huxleysien

L’image de couverture du célèbre livre d’Aldous Huxley.

Comme dit plus haut, tout le monde connaît le roman « Le Meilleur des Mondes » d’Aldous Huxley, mais peu l’ont lu ou savent précisément de quoi il parle.

Là encore, dans l’imaginaire collectif, le « Meilleur des Mondes » a les caractéristiques suivantes : une société « parfaite », mais où tous les citoyens sont en fait parfaitement lisses, standardisés, empêchés d’éprouver la moindre émotion négative. Là encore, on a affaire à des « clones lobotomisés », mais dans une version « imbéciles heureux » (et non plus « soldats fanatiques » comme plus haut). En sommes, une société où toute forme de liberté est sacrifiée sur l’autel d’un bien-être aliénant, où tout est uniforme et plat.

Et là encore, cela n’a rien à voir avec l’idéal de liberté et de diversité prôné par les transhumanistes. Les transhumanistes ne veulent pas une armée de clones soigneusement encadrés, mais un monde où chacun se voit offrir les moyens de se réaliser pleinement, avec tout ce que cela sous-entend d’imprévisible et de protéiforme.

Mais il faut aussi rappeler de quoi parle réellement le roman d’Huxley. Son objectif principal n’est pas la critique de ces « hommes augmentés », mais de la société de classe extrême qui se trouve derrière. En effet, tous les citoyens sont génétiquement conçus pour appartenir à une certaines catégorie, allant des alpha (les humains « parfaits ») aux epsilon, qui sont des humains… diminués ! En effet, pour accomplir ses basses besognes, cette société crée des légions d’humains volontairement diminués et entravés, simples d’esprit, dociles et obéissants. Réduire de telle sorte les possibilités d’enfants dès leur naissance est totalement contraire à l’éthique transhumaniste.

Alors, où est le problème ?

L’épouvantail, meilleur ami des pourfendeurs du transhumanisme.

Le problème est que, lorsqu’on emploie le mot « eugénisme », on fait sans s’en rendre compte le raisonnement suivant :

  • Dans la définition la plus stricte, l’eugénisme consiste à modifier le génome humain. Donc, selon cette définition, le transhumanisme « est » eugéniste.
  • Or, l’eugénisme, c’est aussi l’eugénisme d’Hitler et du Meilleur des Mondes. Et nous ne voulons ni d’Hitler, ni du Meilleur des Mondes. Donc, l’eugénisme est quelque chose de condamnable.
  • Le transhumanisme est eugéniste, et l’eugénisme est condamnable. Donc, le transhumanisme est condamnable et doit être combattu avec force.

On voit ici à quel endroit s’opère l’imposture sémantique : en se disant que le transhumanisme correspond à l’« eugénisme strict », on en vient sans s’en rendre compte à penser qu’il correspond à l’« eugénisme nazi » et à l’« eugénisme huxleysien ». Or, ce sont deux choses bien distinctes : d’une part, une définition neutre et minimaliste ; d’autre part, des applications possibles détestables, dans des contextes politiques bien particuliers. Et le transhumanisme rejette avec force de telles applications.

En pratique, nous n’employons pas le mot « eugénisme », car quel que soit le sens qu’on puisse lui donner, ce mot est connoté de façon extrêmement négative suite au passage d’Hitler et d’Huxley.

Cependant, les adversaires du transhumanisme ne se privent pas de l’utiliser, tentant par ce biais d’assimiler le transhumanisme à des projets totalitaires qui sont à l’exact opposé des valeurs qu’il défend. Ce qui, comme nous l’avons montré, repose en fait sur un sophisme grossier.

Notons qu’il est parfaitement permis de critiquer les valeurs et les aspirations du transhumanisme. C’est là un vaste sujet de débat. Toutefois, il faut critiquer le transhumanisme pour ce qu’il est réellement, et non les épouvantails que l’on tente de mettre devant via l’utilisation du mot « eugénisme ».

A ceux qui accusent le transhumanisme d’être un eugénisme, on répondra donc : non, le transhumanisme n’est pas ce que vous sous-entendez par « eugénisme ».

Pour finir…

Pour rendre les choses encore plus claires, on peut citer la FAQ transhumaniste, approuvée par les figures les plus importantes du transhumanisme international : Nick Bostrom, Natasha Vita-More, James Hughes…

Selon cette FAQ, l’eugénisme consiste à « stériliser de force des personnes jugées génétiquement inaptes », et à « encourager la reproduction des personnes génétiquement avantagées ».

« Ces idées sont entièrement contraires aux principes humanistes et scientifiques du transhumanisme. En plus de condamner la coercition qu’implique de telles pratiques, les transhumanistes rejettent avec force les préjugés racistes et classistes sur lesquels elles sont basées. »

(source)

Alexandre Maurer is a member of the french association Technoprog. His main interests are the social redistribution of the benefits of technology, and the possibilities of increased intelligence, perception and consciousness. He is PhD in computer science and is doing research on distributed algorithms.



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