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Réalités virtuelles et consciences simulées

Cet article fait partie d’un projet de livre sur le transhumanisme. Pour en savoir plus, cliquez ici.

Initialement publié sur le site de l’Association Française Transhumaniste - Technoprog

Cet article fait partie d’un projet de livre sur le transhumanisme. Pour en savoir plus, cliquez ici.

Le virtuel est souvent perçu comme une pâle copie du réel. C’est le cas aujourd’hui : jouer à un jeu vidéo hyper-réaliste reproduisant le Japon ne remplace pas l’expérience d’un voyage au Japon. Les récents casques de réalité virtuelle (type Oculus Rift) permettent d’atteindre un nouveau degré d’immersion, mais là encore très inférieur à la réalité.

Cependant, nous pourrions un jour concevoir des réalités virtuelles offrant une expérience équivalente, voire supérieure à la réalité. On songe au fameux film « Matrix », où les humains vivent dans une réalité virtuelle indistinguable du monde de notre époque.

Toutefois, reproduire une réalité déjà existante est d’un intérêt limité. Ces réalités virtuelles pourraient offrir une expérience sensorielle très supérieure à la réalité, au point que la « réalité réelle » semblerait terne et fade en comparaison ! Et elles pourraient également être différentes, beaucoup plus variées : une fois libérées des contraintes physiques, les possibilités de création d’univers virtuels sont infinies. Concepteur d’univers virtuel est probablement un métier d’avenir ! (Même si des univers à génération procédurale sont déjà en grande partie composés par des IA.)

No Man’s Sky : un univers virtuel de plus de 2 quintillions de planètes (2 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 planètes), généré procéduralement et entièrement explorable. De quoi s’occuper (au moins) jusqu’à la fin des temps !

Mais cette virtualité se limite ici au monde que nous percevons. Or, on pourrait aller encore plus loin et « virtualiser » notre être même.

Simuler des consciences

Nous touchons ici à l’un des aspects les plus controversé et vertigineux du transhumanisme, parfois désigné par les termes de « posthumanisme » et de « singularité ». Il s’agit ni plus ni moins de simuler intégralement des humains, y compris leur cerveau.

Mais de tels êtres numériques seraient-ils conscients [1] ? Avant d’aller plus loin, faisons un petit point sur l’état actuel des neurosciences.

Le cerveau humain, siège de notre conscience, est un enchevêtrement de plusieurs milliards de neurones et de synapses. Nous comprenons à peu près comment fonctionne un neurone : comme une sorte de composant électronique où certains signaux d’entrée produisent certains signaux de sortie. Il y a également une notion de plasticité (liée à l’apprentissage), permettant de renforcer ou de diminuer l’importance de certaines synapses au cours du temps. On sait déjà simuler des assemblages de quelques neurones (voir le projet OpenWorm, que nous avons déjà évoqué).

Dans l’état actuel de nos connaissances, rien n’indique qu’il faille aller plus bas que le neurone pour expliquer l’intégralité de nos pensées ou actions. Les médias aiment évoquer l’idée aguicheuse de « conscience quantique », mais les effets quantiques semblent négligeables à l’échelle du neurone – tout au plus un bruit de fond.

Ainsi, une simulation informatique complète de notre cerveau à l’échelle du neurone aurait a priori un comportement équivalent au nôtre, à quelques effets aléatoires près (le cerveau étant un système complexe et chaotique). Réaliser une telle simulation est l’objectif ultime du Human Brain Project, évoqué au chapitre précédent.

Mais cette simulation serait-elle consciente au même titre que nous ? Après tout, ce n’est qu’une série de 0 et de 1 ! Ce à quoi on pourrait aussitôt rétorquer que nous ne sommes qu’un assemblage complexe d’atomes. D’où nous vient ce sentiment persistant d’exister ? Durant les siècles précédents, on a favorisé les explications dualistes, en introduisant un composant « magique » nommé âme ou esprit, extérieur à notre monde et agissant sur lui. Mais cela n’explique rien et ne fait que repousser le problème. De plus, rien dans les neurosciences actuelles ne semble indiquer la présence ou l’influence d’un tel esprit extérieur sur notre cerveau.

Le consensus scientifique se dirige plutôt vers l’explication suivante : notre conscience d’exister serait un phénomène émergent de la complexité de notre cerveau. On peut comparer cela aux bancs de poissons, où des poissons (neurones) individuellement « stupides » parviennent à former collectivement des figures très complexes et régulières (la pensée). C’est la mise en application de la fameuse maxime « le tout est plus que la somme de ses parties ».

Certains bancs de poissons semblent se comporter comme une « entité collective ».

L’état actuel des travaux scientifiques visant à comprendre le phénomène de conscience est synthétisé dans le livre « Le Code de la conscience » du neuroscientifique Stanislas Dehaene. Reste que nous n’avons pas encore d’explication entièrement satisfaisante quant à l’origine de la « sensation d’exister », et qu’il subsiste certains doutes quant au fait qu’une simulation complète de notre cerveau aurait la même expérience de conscience que nous. Les recherches futures permettront sans doute d’y voir plus clair – comme dit précédemment, nous sommes encore à la préhistoire de la compréhension du cerveau.

Pour quoi faire ?

Mais au fait, quel serait l’intérêt de nous « numériser » – ou, à défaut d’y parvenir, d’avoir des « descendants » purement informatiques ?

Tout d’abord, ce serait un moyen supplémentaire (et pas des moindres !) de repousser la mort. En effet, rien ne nous oblige à simuler le processus de vieillissement auquel nous sommes sujets – en particulier, la perte de plasticité cérébrale. Cette plasticité pourrait au contraire être augmentée et ajustée au besoin. Une vie sans limitation de durée serait le « mode par défaut » d’un esprit simulé.

Ce serait également un moyen d’augmenter nos capacités cognitives et sensorielles (voir chapitre précédent). En effet, nous sommes aujourd’hui limités par des contraintes physiques évidentes : le volume de notre boîte crânienne, la localisation spatiale des neurones, la nature électrochimique des signaux nerveux… Sur un support numérique, ces contraintes disparaissent, et il devient beaucoup plus aisé de jouer sur tous ces paramètres. On pourrait aller vers des capacités d’apprentissage accélérées, une mémoire encyclopédique, des niveaux de conscience mille fois supérieurs…

Enfin, cela serait d’une grande aide dans le cadre de l’exploration spatiale. En effet, l’humain actuel est peu adapté au voyage spatial : il occupe beaucoup d’espace, consomme beaucoup de ressources, a besoin de réserves d’oxygène et de nourriture… et doit faire face à l’ennui ainsi qu’à l’austérité d’un espace de vie très limité (l’habitacle d’un engin spatial). A l’inverse, envoyer des esprits simulés dans l’espace offrirait de nombreux avantages : beaucoup plus légers (ils pourraient tenir dans l’espace d’une actuelle clé USB), consommant beaucoup moins d’énergie (des panneaux solaires pourraient suffire), pouvant se mettre « en veille » à volonté (exit les problèmes d’ennui !) et jouissant d’un espace de vie sans limite dans des univers virtuels embarqués. Une actuelle sonde spatiale pourrait un jour transporter l’équivalent humain d’une ville comme New York, sans manquer de la moindre occupation ou du moindre loisir.

Notons d’ailleurs avec amusement que cela évacue l’une des principales motivations du voyage spatial. En effet, dans ces conditions, ils n’y a plus à chercher une planète similaire à la Terre et propice à la vie humaine, puisque tout cela (et bien plus encore) est déjà accessible virtuellement ! Seule reste la quête fascinante d’explorer et de mieux comprendre l’univers.

Image en bannière : L’épisode « San Junipero » de la série « Black Mirror » (saison 3 épisode 4) traite du sujet de cet article, d’une façon très éloignée des clichés usuels de la science-fiction. Voyez-le ! (chaque épisode est une histoire indépendante)

Notes

[1] Nous laissons ici de côté le problème philosophique de savoir si une copie parfaite de soi-même est réellement « soi ». Quand bien même ce ne serait pas le cas, l’essentiel est que l’expérience subjective de conscience persiste, et qu’elle ne soit pas perdue en créant une nouvelle civilisation numérique !

Concernant le problème de l’identité et des copies virtuelles, je conseille cette excellente vidéo de la chaîne Après-Demain.

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Alexandre Maurer is a member of the french association Technoprog. His main interests are the social redistribution of the benefits of technology, and the possibilities of increased intelligence, perception and consciousness. He is PhD in computer science and is doing research on distributed algorithms.



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