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« L’imposture du transhumanisme » : un regrettable quiproquo

Un nouveau livre critique du transhumanisme vient de sortir. Qui, une fois de plus, est basé sur une mauvaise compréhension de ce qu’est le transhumanisme.

Initialement publie sur le site de l'Association Francaise Transhumaniste - Technoprog

Dans une récente émission France Culture, Danièle Tritsch et Jean Mariani présentent leur dernier livre : « Ça va pas la tête ! Cerveau, immortalité et intelligence artificielle, l’imposture du transhumanisme ».

Avec un titre pareil, on pourrait s’attendre à une énième rengaine contre la « folie démiurgique » du transhumanisme, sur les conséquences cataclysmiques que ces technologies pourraient avoir sur la société… Or, cela n’est pas l’objet du livre.

Si l’on en croit cette émission de 45 minutes, l’objet du livre n’est pas non plus de dire que les objectifs du transhumanisme sont inatteignables ou indésirables. Non, il s’agit simplement de dire que ces objectifs ne seront pas réalisés demain matin.

Les auteurs semblent considérer qu’être transhumaniste implique d’être exagérément optimiste quant à la date d’arrivée de « l’homme qui vivra 1000 ans » ou du mind uploading. Or, le transhumanisme consiste simplement à être favorable (sous certaines conditions !) à certains types d' »augmentations » de l’humain, et au dépassement de certaines de ses limitations biologiques (telle que la mort programmée avant 130 ans).

En matière d’optimisme technologique, une part importante des transhumanistes tend à s’aligner sur l’opinion de la communauté scientifique (c’est mon cas la plupart du temps). Certains sont plusoptimistes que la communauté scientifique. Et certains sont même moinsoptimistes [1] !

« Jouer au techno-prophète » et « être transhumaniste » sont deux choses distinctes, orthogonales. On peut jouer au techno-prophète sans être transhumaniste (comme Laurent Alexandre, qui dit ne pas être transhumaniste). Inversement, on peut être favorable à l’extension radicale de la durée de vie, tout en se gardant bien de faire des prédictions quant aux dates. Voire en pensant que ça n’arrivera pas avant plusieurs siècles.

En fait, les auteurs pourraient même être des transhumanistes qui s’ignorent. Ainsi, vers la fin de l’émission, l’un d’entre eux explique diriger un centre d’étude de la longévité, et être plutôt favorable à une vie en bonne santé beaucoup plus longue ! Possiblement au-delà du fameux « plafond de verre » des 130 ans (notamment en analysant et en combattant les mécanismes de la sénescence. Or, le simple fait d’allonger notre durée de vie maximale « naturelle » est déjà considéré comme une effroyable dérive transhumaniste par certains (« contre-nature », et donc indésirable).

Les auteurs reprochent au transhumanistes de dire, grosso modo : « si on met de l’argent sur tel objectif, on finira par l’atteindre ». Or, je pense qu’ils seront d’accord pour dire que si on mettait (par exemple) davantage de budget sur la compréhension de la sénescence, il n’est pas délirant de penser qu’on finirait par trouver des moyens de la ralentir (tout comme une meilleure compréhension du cancer permet de trouver de nouveaux moyens de lutter contre). Il est étrange de critiquer ceux qui appellent à investir davantage dans ce domaine quand on y travaille soi-même ; d’autant que les investissements dans ledit domaine sont dérisoires en comparaison d’autres types de recherches médicales. Ce qui est certain, en tout cas, c’est que pas de financement = pas de recherche = pas de progrès.

Dans leur quête de sensationnalisme, les médias tendent à propager un très grand nombre d’idées fausses sur le transhumanisme. En particulier, l’idée qu’être transhumaniste implique d’être un « techno-prophète » à l’optimisme débordant [2]. Il en résulte des livres où des scientifiques respectables dénigrent le transhumanisme – alors que, une fois que l’on met de côté de tels amalgames, cela n’a pas vraiment lieu d’être.

Notes

[1] Une étude réalisée sur la communauté des chercheurs en intelligence artificielle montre qu’ils estiment (globalement) qu’une intelligence artificielle de niveau humain a 50% de chance d’être réalisée d’ici 2050. Anders Sandberg, un transhumaniste pourtant assez radical, estime que cette probabilité de 50% ne sera atteinte qu’aux alentours de 2080. Pour plus de détails sur cette étude, voire cette vidéo à 11:31.

[2] Cela étant dit, je n’ai rien contre les techno-prophètes ! Il faut simplement bien séparer l’aspect prédictif (ce qui va arriver, et quand) de l’aspect prescriptif (ce qui est souhaitable ou non). Le transhumanisme relève du second aspect, peu importe les prédictions que l’on fait.

Alexandre is a spokesperson of the French Transhumanist Association (Technoprog). He is also a researcher in algorithmics and artificial intelligence.



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