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Au-delà des frontières du corps : hybridations et extensions sensorielles

Cet article est la synthèse d’un mémoire de recherche sur le body hacking et la cyborgisation. Par Laurens Vaddeli, étudiant en dernière année à la Sorbonne.

Initialement publiй sur le site de l’Association Franзaise Transhumaniste - Technoprog

A link to the full brief is available at the end of the article.

The increased man's name refers to an overcoming of human nature, of our bodily and intellectual capacities. However, the disabled person is the paradigm of this limiting figure, which can shift from his status to that of an augmented man, like the South African athlete Oscar Pistorius. But all augmentation techniques are not equal, they do not use the same methods, they do not touch the same members, the same organs and the same functions. Between a mechanical prosthesis and a neuronal interface the modification is not the same and involves different body relationships and experiences. The increase is a very broad category, subject to questioning, not to mention its obvious axiological character.

In my work, I was interested in technologies that deal with the senses and the sensory system of the human body. The senses are the interface between us and the world. They are the intermediaries who allow interpretation. Environmental stimuli, such as temperature or sound, are sensed by sensory organs and transmitted as nerve impulses to the brain. If we change these senses, we change our way of projecting ourselves into the world, interacting with it, appropriating it. It is a fundamental dimension of our body.

Jacob Von Uexkull, a German biologist and philosopher, defined for the different animal species particular "worlds" (Umwelt) corresponding in particular to their sensory systems. These "worlds" define what is visible, all the objects of the environment that can be apprehended by a given species. It is the sensory organs which determine them, they are discriminating, they will make appear in the external world certain things and omit others. There are, for example, many that are non-existent for man, such as infrared, magnetic fields ... There is therefore a well defined human "world" that is built on its corporeal configuration.

If we modify the boundaries of this space, if we extend it by techniques that extend this field of possibilities towards other sensations, to other perceptive possibilities, this body no longer projects itself into the space In the same way, it transforms and inhabits the world differently.

Je me suis focalisé dans cette recherche sur un objet particulier : l’implant magnétique, qui cristallise les différentes interrogations autour des modifications sensorielles. C’est un dispositif technique inséré dans un doigt de la main qui sert à ressentir certaines manifestations des champs magnétiques. Dans l’optique de ma recherche, je me suis moi-même prêté au jeu. J’ai fait une enquête de terrain en rencontrant les différents acteurs qui gravitent autour de cette technique, et je m’en suis fait implanter un, pour véritablement comprendre de l’intérieur ses effets.

Cet implant a été développé dans le cadre de ce qui est appelé le Body Hacking, un mouvement artistique qui prône la modification corporelle de manière expérimentale dans une recherche d’expériences nouvelles. Ce courant, qui se situe au-delà du terrain scientifique, oeuvre dans la continuité des pratiques opérées par les perceurs et les tatoueurs qui sont eux-mêmes les inventeurs de cet implant. Mais la différence, qui est de taille, entre leurs anciennes pratiques et ce type de technique, c’est qu’il n’y a plus de dimension esthétique. Ce qui est mis en avant, c’est la recherche de sensation et le dépassement des limites corporelles.

L’implant est en néodyme, un des aimants les plus puissants du monde. En réaction aux champs magnétiques, il va stimuler dans le doigt les nerfs responsables du toucher, de la température et de la douleur, créant une sorte de nouvelle perception. La sensation est elle-même étonnante, une vibration, une chaleur, un picotement… elle est difficilement descriptible. Même si cette technique est assez balbutiante, elle ne réagit pas toujours, de manière souvent trop faible, et peut même s’avérer gênante (pour la préhension, l’implant est parfois incommodant). Elle marque un véritable changement dans la manière de s’approprier son corps et de le déployer dans l’environnement.

« La pénétration de ces techniques dans le corps humain ne constitue donc pas une rupture mais une continuité. L’homme est en lui-même un être profondément évolutif et changeant, et la technique participe de ses transformations et de sa capacité à se redéfinir. »

Le monde « humain » tel que l’a décrit Uexkull s’étend donc, avec l’implant, en y ajoutant les champs magnétiques. Ce type d’extension sensorielle pose donc la question de notre humanité. Reste-t-on encore humain si on vient modifier notre manière de percevoir le monde et de l’habiter ? C’est la question majeure qui a traversée tout mon travail de recherche. J’y répondais d’abord en soutenant la nature profondément technique de l’homme. La technique est à l’origine de l’humain, plus exactement, elle est considérée par les paléoanthropologues comme l’un des éléments qui ont été nécessaires à l’hominisation. C’est grâce à elle que l’homme se détache de son environnement et devient ce qu’il est. D’autre part, nous sommes en permanence modelés et façonnés par ces techniques, qu’elles soient intracorporelles ou non. Elles fonctionnent comme des extensions de notre corps, par un apprentissage long, elles viennent s’intégrer au schéma corporel.  La pénétration de ces techniques dans le corps humain ne constitue donc pas une rupture mais une continuité. L’homme est en lui-même un être profondément évolutif et changeant, et la technique participe de ses transformations et de sa capacité à se redéfinir.  

Gilbert Hottois, un philosophe de la technique, montre dans un de ses articles à quel point le langage a été mis en avant comme l’outil principal d’institution de l’homme au détriment de la technique (notamment par les structuralistes). Selon cette conception, il est considéré comme le vecteur de la culture et de l’éducation, et en ce sens, il est présenté comme le seul instrument du progrès et le seul instrument de transformation de l’homme. Cette valorisation provoque du même coup une dévalorisation de la matière et des pratiques techniques. La culture et la connaissance ne pourraient se développer qu’à travers le langage. Pour comprendre et s’intéresser à un phénomène, il faudrait impérativement passer par le langage et la lecture, etc. Cette vision correspond à  une culture humaniste strictement livresque, oubliant la leçon des encyclopédistes. La dimension exploratoire de la technique est tout de suite disqualifiée, il n’y a que le langage qui serait civilisant et humanisant.

« Si l’on s’intéresse au magnétisme, aux champs magnétiques, on peut lire un traité sur le magnétisme, mais on peut aussi choisir de ressentir en propre les champs magnétiques, d’en faire l’expérience même par nos sens. »

Pourtant, dans le cas de l’implant magnétique, cette dimension peut être soulignée, car si l’on s’intéresse au magnétisme, aux champs magnétiques, on peut lire un traité sur le magnétisme, mais on peut aussi choisir de ressentir en propre les champs magnétiques, d’en faire l’expérience même par nos sens. Le corps n’est-t-il pas notre premier médium d’exploration de notre environnement, celui qui est en contact permanent avec le monde ? C’est dans ce sens que nous considérons que l’implant peut être appréhendé comme un instrument d’exploration et de connaissance phénoménologique de notre corps et de ce qui nous entoure. Il permet de prendre connaissance des champs magnétiques en les incorporant en nous.

On voit bien, au passage, que le postulat des critiques des transhumanistes vis-à-vis de leur supposée « haine du corps » ne tient pas. Les techniques d’augmentation ne se débarrassent pas du corps : bien au contraire, elles l’explorent et le mettent en jeu de manière différente sans l’oublier. Les possibilités que cela offre sont vertigineuses. Avec les techniques de modifications et d’extensions sensorielles, c’est un continent entier qui s’ouvre et qui reste à explorer. Tous les inexistants et les phénomènes qui ne peuvent nous apparaître (parce que nous ne sommes pas configurés pour les percevoir), tout ce que les différentes espèces animales peuvent ressentir et qui nous est occulté, pourraient dorénavant nous être dévoilés.

"The postulate of transhumanist criticism of their supposed" hatred of the body "does not hold. The techniques of augmentation do not get rid of the body, quite the contrary, they explore it and put it into play in a different way without forgetting it. "

"With the techniques of modifications and sensory extensions, it is an entire continent that opens and remains to be explored. "

Some companies have already realized the immense potential that this could offer. This is the case of  Cyborg Nest , of which Steve Haworth, inventor of the magnetic implant, is a member, and has developed "The North Sense" a technical device that makes it possible to feel the magnetic north in his own body, as A sensitive compass.

> Click here for full brief <

Laurens Vaddeli has one degree in History of Art, one in Anthropology, and he finished in 2016 his master’s degree in Cultural Studies at the Sorbonne University. During the last two years his main subjects were transhumanism and posthumanity, focusing on different issues such as robotics, disabilities and sensory substitution. He did a fieldwork on the Body Hacking movement and the magnet implant for his research paper. He is also interested in sci-fi literature especially the post apocalyptic narratives who reflects the anxieties of our time.



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