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Le syndrome 1984 ou Gattaca
Julien Varlin   Oct 25, 2016   Technoprog  

On accuse souvent le transhumanisme d’être la porte ouverte à une société dystopique totalitaire et à des inégalités extrêmes. Et si on se trompait de cible ?

Les critiques du transhumanisme peuvent venir de plusieurs bords : droite conservatrice, gauche progressiste, mouvements écologistes…En particulier, une critique venant de la gauche et de l’extrême-gauche est la suivante : le transhumanisme conduirait tout droit à une société dystopique et totalitaire, reposant sur la surveillance et le contrôle permanent ; une société d’inégalités extrêmes, avec des villes stratifiées (les riches en haut, les pauvres en bas).

Et si on se trompait de cible en accusant le transhumanisme de tout cela ?

Le texte qui suit a été écrit par Julien Varlin, transhumaniste et militant communiste (publié avec son accord). Il répond à ces objections venant de la gauche. Ce texte est extrait de cet article.

La gauche contemporaine est majoritairement méfiante envers les innovations techniques. C’est sans doute l’effet de plusieurs facteurs :

  • La crainte d’un immense pouvoir de contrôle des populations par les États, après les expériences totalitaires du 20ème siècle. Les notions de transhumain / posthumains font penser à “l’homme nouveau” des régimes staliniens et au lavage de cerveau… L’eugénisme fait penser aux nazis, ou plus largement aux pratiques de stérilisation forcée des personnes handicapé-e-s qui ont duré jusqu’à récemment dans les “démocraties”.[4] La peur d’une société de contrôle à la 1984 en somme.
  • Dans un autre registre, le transhumanisme soulève des craintes en rapport avec, disons, la lutte des classes. Étant donné que ne nous connaissons que notre société de classe avec son “libre-marché”, les conséquences inégalitaires que l’on peut imaginer sans peine sont insupportables pour des militant-e-s communistes. Aujourd’hui, l’écart d’espérance de vie entre un capitaliste d’un pays riche et un paria d’une semi-colonie peut aller jusqu’à 40 ans. Demain serons-nous toujours une seule humanité ? Dans quelle classe sociale seront les humains augmentés ? La réponse est dans la question. Cela fait bien sûr penser au film Bienvenue à Gattaca dans lequel les humains génétiquement sélectionnés sont les dominants, les autres, restés naturels, les prolétaires.
  • La crainte d’une aliénation causée par l’incapacité de comprendre les techniques que nous utilisons (effet “boite noire”).
  • La crainte que le transhumanisme nous détourne de l’humanisme.
  • La crainte d’une destruction de l’environnement causée avant tout par “la technique”. Même si les communistes contemporains critiquent au moins autant l’usage de la technique par le capitalisme, tout un courant à l’extrême gauche cible “la société industrielle”, en adoptant des positions de principe contre la plupart des techniques modernes.

Toutes ces craintes sont fondées. Mais pas fondées sur la technique en soi. Comme le dit James Hugues, « le luddisme de gauche assimile à tort les technologies aux relations de pouvoir autour de ces technologies »[5]. Dans ce texte très pertinent, ce transhumaniste de gauche décrit l’évolution des socialistes et des démocrates, du positivisme des 18 et 19ème siècles vers un bioconservatisme dominant après la Seconde guerre mondiale.

Dans la plupart des dystopies futuristes, ce qui est cauchemardesque est en réalité la division de la société en classes, et la technique n’est qu’un moyen par lequel cette division saute aux yeux. On ne lutte pas contre les villes verticales stratifiées (pauvres dans les abysses, riches en haut) en luttant contre les gratte-ciel. On ne lutte pas contre un monde à la Elysium (riches en orbite, pauvres sur Terre) en luttant contre le lancement de fusées. Dans Gattaca, le scénario donne l’impression que la technique génétique est elle-même la cause des inégalités, car les parents font deux choix différents, procréation naturelle pour leur premier enfant et sélection génétique pour le deuxième, et ce sont ces choix qui vont conduire leurs enfants dans deux classes différentes. Alors que le risque principal de l’eugénisme en société capitaliste, c’est l’accès inégal aux techniques de sélection qui seraient plus chères. Dores et déjà, ce sont effectivement des gens riches qui se sont fait cryogéniser et qui sont les premiers touristes de l’espace. Lorsque que l’on pourra faire des copies de sauvegarde de son cerveau, on peut facilement imaginer qui seront les premiers à se les payer.

Le risque d’une prise de pouvoir par des fascismes est bien réel, mais il existait avec le niveau technique des années 1920 et 1930 et il existera demain avec tous les niveaux techniques imaginables… tant que le capitalisme et ses crises affligeront le monde. Là encore, la technique est une toile de fond, un ensemble de potentialités, et la pathologie, c’est la domination bourgeoise. On ne lutte pas contre la NSA et la DGSI en boycottant les ordinateurs.

Les technologies que l’on ne maîtrise pas entraînent-elles forcément une aliénation ? Le premier problème de cet argument est qu’il fait oublier que l’humanité est née au milieu d’une nature dont elle ne comprenait au départ strictement rien. Là où il n’y avait pas de boîtes noires, il y avait des boîtes vertes. Il est assez évident que cela reste, encore aujourd’hui, un immense facteur d’aliénation. Combien de superstitions ont leur origine dans des phénomènes naturels inexpliqués ? L’immense majorité des courants ésotériques fait preuve de technophobie et s’appuie sur des pseudo-sciences (astrologie, alchimie, médecines alternatives…)[6]. Une fois cette mise au point faite, on peut reconnaître que l’effet “boîte noire” peut poser des problèmes aussi. Il nous oblige à “faire confiance” à d’autres humains. Dans une société capitaliste, c’est évidemment problématique : les chercheur-se-s des laboratoires pharmaceutiques sont sous pression de la logique de profit, les États et les opérateurs téléphoniques sont dans une logique de contrôle… Nous avons donc de bonnes raisons de nous méfier. Mais cette part d’aliénation est “sociale”, et n’aurait pas de raison d’exister dans une société communiste. Par ailleurs, la forte réduction du travail nécessaire, la généralisation des formations de qualité et la possibilité d’exercer plusieurs activités différentes à volonté permettrait d’avoir des connaissances globales dans de nombreux domaines, et de réduire l’effet boîte noire.[7]

Le transhumanisme peut-il nous détourner de l’humanisme ? Certains courants le peuvent. Tout comme il existe des dérives anti-humanistes chez les naturalistes (l’écologie profonde, l’éco-malthusianisme, l’éco-fascisme…). Et tout comme des réactionnaires peuvent être anti-humanistes au nom de principes religieux. Mais le danger réel ne réside pas tant dans une idéologie que dans les rapports de pouvoir, issus là encore de notre société de classe. Si la GPA comporte un risque[8] d’oppression des femmes pauvres par des libertarien-ne-s riches, c’est la conséquence d’un rapport de classe. Si un État autoritaire utilisait pour la répression le puçage des humains et la robotisation de la police, ce serait un nouveau fruit pourri des société des classes.

La destruction de l’environnement, en tout cas des écosystèmes desquels nous avons besoin pour vivre, est une réalité. Mais pour des communistes, il devrait être clair que le contrôle de la production par une société sans classe, la suppression de la concurrence pour le profit, et donc la fin de l’aliénation consumériste, réglerait l’essentiel des problèmes environnementaux. Ce bouleversement social irait de pair avec un bouleversement dans les techniques (sortie des énergies fossiles et de la fission nucléaire), mais cela n’aurait rien d’une “désindustrialisation”.

On peut rejeter telle ou telle technique avec tout un tas de raisons. C’est lorsque qu’on dérive vers un discours généralisant sur “la technique” que l’on fait fausse route, vers la technophobie (la science est le mal) ou le scientisme (la science réglera tout).

Lien vers l’article complet

Julien Varlin is a sympathizer of the french association Technoprog, and an anticapitalist militant, trying to promote a technophile, socialist and ecologist perspective. He works in the field of environment.



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